Face aux nombreuses interrogations entourant la polémique autour du drapeau aux quatre serpents, nous avons souhaité apporter des éléments de réponses concrets et documentés avec l’appui de nos historiens. Le drapeau aux quatre serpents est-il réellement le symbole de l’esclavage aux Antilles ?

L’origine

La composition du drapeau aux quatre serpents, connu aujourd’hui en Martinique, est mis en place par le roi Louis XIV qui en prescrit l’usage dans une ordonnance du 4 août 1766 prévoyant que :

« Article premier – Tous propriétaires de vaisseaux, bâtimens, goelettes et bâteaux dépendans du Gouvernement de la Martinique & de Ste. Lucie feront pourvoir leurs bâtimens d’un pavillon bleu avec une croix blanche qui partagera ledit pavillon en quatre ; dans chaque quarré bleu, & au milieu du quarré, il y aura la figure d’un serpent en blanc, de façon qu’il y aura quatre serpens blancs dans ledit pavillon, qui sera reconnu dorénavant pour celui de la Martinique et de Ste. Lucie.

II. Lorsque les capitaines ou patrons voudront entrer dans les ports, rades, & aborder les côtes de ce gouvernement, de quelqu’autre colonie françoise, ou du Royaume de France, ils auront soin de faire mettre le pavillon désigné ci-dessus, afin qu’on les reconnoisse pour être des bâtimens de la Martinique et de Ste. Lucie […] » (1).

Drapeau ou pavillon ?

Quelques éléments sur l’étymologie des termes utilisés semblent nécessaires pour la compréhension de l’histoire du drapeau.

A l’époque de sa création, il faut noter l’absence de mention de « drapeau » . Le terme choisi pour le désigner est celui de « pavillon » dont le rôle est défini par le dictionnaire de l’Académie française de 1762 comme étant : « une espèce de bannière ou d’étendard, qui est un carré long, & que l’on met au grand mât d’un vaisseau […] ». Le pavillon a donc un rôle visuel, de communication. Il servait à distinguer au loin, d’un seul coup d’œil, un navire martiniquais ou saint-lucien, des navires français ou étrangers. La Martinique et Sainte-Lucie étaient alors deux colonies françaises.

C’est que bien plus tard que le terme « drapeau » apparaitra pour désigner l’emblème.

Composition du pavillon : fond bleu divisé par une croix blanche en quatre parties occupées par quatre serpents.

Histoire du drapeau au fond bleu divisé par une croix blanche

Sans pouvoir en dater l’origine, la croix blanche est utilisée comme insigne royal et marque nationale dès le XIVe siècle. Les Français la portaient sur leurs vêtements en temps de guerre en opposition à la croix rouge des Anglais.

C’est à partir du XVe siècle, que la croix est mise sur les enseignes et devient une marque nationale présente sur les étendards. Un siècle plus tard, elle est acceptée comme principale enseigne et marque distinctive des armées françaises. C’est alors le drapeau militaire de la France, en opposition à la bannière de France composée de trois fleurs de lys d’or sur fond d’azur qui constitue l’étendard de cérémonie (2).

Avec le temps, le drapeau à la croix blanche sur fond bleu tombe en déshérence et la marine marchande lui préfère le pavillon blanc. Louis XIV s’en aperçoit et, dans une ordonnance en date du 9 octobre 1661, « fait très expresses inhibitions et défenses à tous capitaines, etc… de porter le pavillon blanc, qui est réservé à ses seuls vaisseaux, et veut et ordonne qu’ils arborent seulement l’ancien pavillon de la nation française, qui est la croix blanche dans un étendard d’étoffe bleue, avec l’écu des armes de sa majesté sur le tout » (3).

C’est donc à compter de cette date que le pavillon bleu à croix blanche est affecté aux navires marchands, ainsi qu’à la marine de guerre.

Quelques cinq années plus tard, le gouvernement royal conçoit la nécessité de distinguer les navires marchands du royaume de France de ceux rattachés aux colonies. Il décide donc d’appliquer quatre serpents au traditionnel drapeau bleu à la croix blanche. Ces animaux semblent constituer, pour la monarchie, le symbole le plus pertinent pour représenter ces contrées lointaines empruntes d’exotisme…

Pourquoi des serpents ?

Les chroniqueurs de la Martinique mentionnent tous dès les premiers temps de la colonisation la présence de serpents venimeux sur le territoire martiniquais. Il s’agit d’une espèce endémique de l’île, connue également à Sainte-Lucie et à Béqué aux Grenadines. Le Père Labat explique qu’« une chose incommodoit la colonie, c’étoit la quantité prodigieuse de viperes, dont la terre était comme couverte. Il y en avait de monstrueuses, on en voyoit alors de vingt cinq pieds de longueur, & d’un pied & demi de diamètre. Ces animaux ne fuyoient point les hommes, ils attendoient fiérement, souvent même ils les poursuivoient. Il est vrai qu’ils les mordoient rarement, à moins qu’on ne les touchât en faisant remuer quelques broussailles ; mais comme nos François ne sçavoient pas alors les remedes convenables à ces morsures, il y en eut quelques uns qui perirent […] » (4). Il précise également qu’« on n’en voit dans toutes les Antilles qu’à la Martinique, Sainte Alousie ou Lucie, & à Bequia, qui est un des Grenadins, qu’on appelle à cause de cela, la petite Martinique. On ne voit dans les autres isles que des couleuvres qui ne sont point venimeuses, & qui même sont utiles, en ce qu’elles font la guerre aux rats » (5.)

La présence de serpents venimeux permet de distinguer la Martinique et Sainte-Lucie des autres îles. Ainsi le roi décide-t-il de se servir de cette distinction pour en faire l’emblème des deux colonies qui, seules, selon l’ordonnance royale, sont concernées par le pavillon en question.

Du pavillon au drapeau

Les photographies et autres supports iconographiques de la Martinique des XIXe  et XXe  siècles n’ont pas permis de retrouver trace de l’utilisation de ce pavillon comme drapeau avant 1935. Le dépouillement des tables des matières des délibérations du Conseil souverain puis du Conseil général n’a pas été plus concluant. Dans l’état actuel des recherches, aucune trace de validation de cet emblème par les Martiniquais, ou par les instances officielles n’a été retrouvée.

Les sources semblent attribuer sa première utilisation comme drapeau aux fêtes du tricentenaire en 1935. C’est la célébration du troisième centenaire de la colonisation française en Amérique centrale et l’occasion de festivités et de constructions pour l’événement. Les Martiniquais cherchent à valoriser leur île par son histoire, sa culture, son patrimoine, et surtout son développement. Tous ces éléments sont bien sûr rattachés à la mère patrie qu’est la France (6).

C’est donc l’occasion pour les acteurs principaux   de   cette   valorisation  (dont  fait partie Théodore Baude), de ressortir le pavillon martiniquais symbole pour les contemporains de la première moitié du XXe siècle du rattachement de la colonie à l’histoire française. La colonie s’est créée pour et par la métropole.

Le pavillon est alors érigé en drapeau et mis en vis-à-vis du drapeau tricolore français au sommet de la porte du tricentenaire créée, pour l’occasion, dans l’objectif de faire le parallèle entre la France métropolitaine et sa colonie reliée par une histoire commune.

Il est ensuite réutilisé comme écusson pour l’illustration de documents.

On le retrouve notamment sur la page de couverture du bulletin de l’assemblée générale des actionnaires de la banque de la Martinique en 1948-1949, l’écusson est utilisé aux côtés d’une mélusine noire soufflant dans une corne de lambi.

L’ouvrage La Martinique, Madinina 1502-1952, rédigé par Félix Rose-Rosette dans l’objectif de mieux faire connaître la Martinique d’un point de vue touristique à l’occasion du 450e anniversaire de l’exploration par Christophe Colomb,  met  à  l’honneur  l’écusson  sur  la  première  page  du  chapitre  sur « l’administration et les services sociaux ». Dans ce titre l’emploi de cet écusson placé au milieu de drapeaux tricolores renvoie à l’appartenance de la Martinique à la France en tant que région d’outre-mer. C’est l’aspect tropical et exotique qui est alors mis en relief.

Il sert également d’emblème régional de la Martinique aux côtés de ceux de la Guyane et de la Guadeloupe sur les billets de 100 francs diffusés dans les trois départements en 1966. L’écusson orne le verso du billet tout comme la figure de Victor Schœlcher, la maison de la Pagerie, les bateaux de commerce à voile et à vapeur. Est célébrée ici la grandeur coloniale passée, telle qu’elle pouvait être perçue par une partie de la population à un moment où ce monde disparaît face à la profonde réorganisation sociétale et économique entamée dans les années 1960-1970

Il est ensuite utilisé par la gendarmerie à partir de 1999 comme écusson représentatif de la Martinique.

Richard Filmotte, adjoint au chef de la cellule symbolique explique que l’insigne militaire est une création assez récente, il est apparu au cours de la Première Guerre mondiale à cause du besoin de différencier chaque région du fait de l’uniformisation des tenues après l’adoption du bleu horizon. « Les premières marques ont un aspect fantaisiste ; la raillerie est de mise ainsi que l’évocation des particularismes […]. En 1948, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’insigne militaire va être réglementé du fait de la création d’un bureau de la symbolique militaire auprès du Service historique de l’armée de Terre (SHAT). Les différentes unités devront alors adresser les projets à ce bureau, où les dessins sont examinés par un héraldiste. Afin d’être homologués, les insignes doivent répondre à des normes réglementaires, esthétiques et héraldiques. La gendarmerie ne s’est dotée d’insignes que dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale et cela ne concernait qu’une dizaine d’unités. Le véritable essor peut être situé après l’adoption de l’insigne officiel de la gendarmerie homologué H 696, le 10 décembre 1948. Cet insigne, encore dénommé plateau ou bayard, résume assez bien la noblesse des origines médiévales de l’institution et ses grandes missions séculaires » (7).

L’instruction 5000 en date du 10 février 2016 traite de l’uniforme et des insignes fournis aux militaires de carrière. Dans ce cadre, les gendarmes doivent disposer d’insignes de matricule prouvant leur identification personnelle et doivent faire la preuve de leur nationalité, voire de la région dans laquelle ils opèrent, ainsi que de leur fonction et de leur grade. C’est ainsi que les écussons aux couleurs de la région sont apposés sur les manches des uniformes des gendarmes.

Enfin, l’écusson, sous le format d’un drapeau, est également érigé sur les façades des bâtiments des institutions publiques de la Martinique.

En novembre 2017, le Mouvement international pour les réparations et le comité national pour les réparations (Martinique) dépose une plainte contre le président de la République, le ministre de l’intérieur et la ministre des Outre- mer pour « apologie de crime contre l’humanité, injure raciste, non-respect de la Constitution, incitation à la haine raciale, port d’un emblème d’une organisation criminelle contre l’humanité » et « troubles contre l’ordre public ». Le drapeau est alors associé au commerce de la traite et à l’esclavage.

Suite à une longue polémique autour de la symbolique de ce drapeau, le président de la République, Emmanuel Macron, après une visite en Martinique, prend la décision de le supprimer et de le remplacer par un écusson neutre en octobre 2018.

Le drapeau est progressivement abandonné, le symbole présent sur le fronton de l’hôtel de police est effacé de la façade le samedi 5 octobre 2019. Le moteur de recherches Google version US, a ôté le drapeau litigieux des résultats associés à une recherche du mot « Martinique », des émojis des conversations instantanées et des réseaux sociaux. Une pétition a été lancé par le CNR Martinique pour demander le retrait définitif de ce drapeau, elle approche, ce 26 novembre 2019, 850 personnes.

L’objectif pour les militants de cette suppression est de faire passer ce drapeau au rang des reliques historiques.