Nous avons reçu de nombreuses demandes d’éclaircissement sur la question du cancer en Martinique et en Guadeloupe, et plus particulièrement sur le rôle du Chlordécone dans l’établissement des taux d’incidences records du cancer de la prostate actuels en Guadeloupe (189.1) et en Martinique (158.4).

Les études sur l’évaluation des risques

A ce jour, aucune étude n’a permis de prouver de manière formelle l’existence d’un lien de causalité entre l’exposition au Chlordécone et le l’accroissement du risque de développement du cancer de la prostate.

Les premières études de cancérogénèse sur des populations de rats et de souris sont à l’origine en 1979 de son classement comme cancérogène possible (2B). Ces études ont mis en évidence un risque de développement de tumeurs du foie chez les animaux de laboratoire à des niveaux d’exposition très élevés. Toutefois, il est important de rappeler que :

  • Les sujets ont été exposés à des doses journalières extrêmement élevées, auxquelles les populations des Antilles n’ont jamais été exposées
  • Ces études n’ont pu être effectuées que sur des populations de rats et souris, qui ne métabolisent pas la molécule de la même manière que l’homme, comme le rappelle sous serment le Professeur Norbert IFRAH, président de l’Inca (Institut National du Cancer) lors des audiences de la commission d’enquête parlementaire du lundi 8 juillet 2019 dont l’extrait suit :

L’étude Karuprostate menée de 2004 à 2007 par le CHU de Pointe-a-Pitre et l’Inserm, a conclu a une possibilité statistique d’augmentation du risque de cancer de la prostate liée à l’exposition au chlordécone. Toutefois, plusieurs rapports d’experts démontrent que cette étude ne permet pas en l’état d’établir un lien formel entre exposition au chlordécone et survenue du cancer de la prostate, comme le rappelle le Pr. IFRAH dans la video ci-dessous.

Au niveau biologique, aucune hypothèse aujourd’hui ne permet non plus à ce jour d’expliquer ce qui permettrait au chlordécone d’agir comme déclencheur de la maladie, notamment compte tenu des propriétés hormonales de type œstrogéniques de celui-ci.

Nous vous conseillons de regarder entièrement l’audition du lundi 8 juillet 2019, au cours de laquelle les responsables de l’Inca dressent un état des lieux précis de la recherche sur le sujet

Un article issu du magazine Science et Avenir n°874 de décembre 2019 fait état d’une nouvelle étude menée par le Pr. Luc Multigner, concluant que le chlordécone n’aurait pas entraîné de surmortalité par cancer dans les bananeraies. Nous n’avons pas eu accès aux conclusions de cette étude.

« Notre étude à long terme permet de tordre le cou à l’idée selon laquelle cette forte incidence est liée au chlordécone alors qu’elle est aussi élevée dans les populations non exposées d’origine africaine aux États-Unis ou au Royaume- Uni » – Pr. Luc Multigner – Magasine Science et Avenir n°874 de décembre 2019

A noter : Malgré les doutes qui subsistent, et tant que des études complémentaires n’auront pas été menées, il est raisonnable de considérer l’étude Karuprostate comme référence dans le domaine. Le but de notre article n’est en aucun cas de nier cette étude sérieuse, mais uniquement de modérer les propos diffusés sur les réseaux sociaux.

Que disent les statistiques ?

Tout d’abord il convient de rappeler la signification des termes « Prévalence », et « Incidence »  :
La prévalence concerne le nombre de cas connus d’une maladie, tandis que l’incidence concerne le nombre de nouveaux cas déclarés sur une période d’observation.

L’observation de l’évolution du taux d’incidence d’un type de cancer chaque année revient donc à observer l’évolution de l’apparition de nouveaux cas de cancer, l’évolution à la hausse du taux d’incidence est donc évocateur de l’apparition ou l’aggravation d’un ou plusieurs facteur(s) de risques.

L’un des principaux facteurs de risques étant l’age, il est toutefois peu pertinent de comparer directement le taux d’incidence local d’un type de cancer sur une population âgée, avec celui d’une population globalement plus jeune. Les taux d’incidence mondiaux calculés par le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer, de l’Organisation Mondiale de la Santé) tiennent compte de ces différences de structure d’âges entre les populations pour rendre possible ces comparaisons.

Dans cet article, nous nous sommes donc basé sur les données suivantes en libre accès dans les bases de données du CIRC :

  • Les taux d’incidence standardisés sur l’âge, en anglais ASR (« Age Standardized Rates ») sur la Martinique et la France hors DROM;
  • Le nombre de cas connus et leur évolution en Martinique et France hors DROM.

Évolution du taux d’incidence du cancer de la prostate sur la période 1998-2018

Les données utilisées ici sont en libre accès sur les plateformes « Cancer Today » et « Cancer Over Time » mises à disposition par le CIRC. Les données disponibles sont :

  • Pour la Martinique, on retrouve sur la plateforme « Cancer Over Time » les taux d’incidences standardisés sur l’âge (ASR) pour le cancer de la Prostate (C61) pour les années 1998 à 2012, et sur la plateforme « Cancer Today » ce taux pour l’année 2018;
  • Pour la France hors DROM, on retrouve sur la plateforme « Cancer Over Time » les taux d’incidences standardisés sur l’âge (ASR) pour le cancer de la Prostate (C61) pour les années 1998 à 2011, et sur la plateforme « Cancer Today » ce taux pour l’année 2018;

L’observation de ces données montre plusieurs choses :

  • Le taux d’incidence du cancer de la prostate est en baisse en Martinique comme en Métropole depuis 2005;
  • On note une tendance commune à l’évolution des deux valeurs. L’augmentation jusqu’en 2005 du taux d’incidence est notamment lié aux changements de pratiques diagnostiques, avec la généralisation du dosage biologique du PSA comme test de dépistage (1).
  • La différence entre les taux d’incidences en Martinique et Métropole est similaire à celle que l’on retrouve aux USA entre les Afro-Américains et le reste de la population (2).

Depuis la stabilisation des taux à partir de 2004/2005 (et en dehors d’un décrochage du taux en Martinique en 2009), les taux d’incidence entre la Martinique et la population Afro-Américaine sont très proches.

Pour revoir l’intervention du Pr. Ifrah sur le sujet :

Qu’en est-il des autres types de cancers ?

Le taux d’incidence, tous cancers confondus est bien inférieur en Martinique et en Guadeloupe, qu’en métropole. Selon le CIRC (Cancer Today), le taux d’incidence standardisé sur l’âge, tous cancers en 2018 est de :

  • En France hors outre-mer : 344.1
  • En Guadeloupe : 254.6
  • En Martinique : 250.8

Le nombre de nouveaux cas par an de cancer pour 100 000 personnes est donc 35% supérieur en Métropole qu’en Martinique et en Guadeloupe

Parmi les cancers les plus fréquents au niveau national, on retrouve également :

Le cancer du sein (C50):

  • En France hors outre-mer : 99.1
  • En Guadeloupe : 68.9
  • En Martinique : 78.3

Le cancer du poumon (C33-34) :

  • En France hors outre-mer : 36.1
  • En Guadeloupe : 9.4
  • En Martinique : 10.6

Le cancer colorectal (C18-21)

  • En France hors outre-mer : 30.4
  • En Guadeloupe : 19.8
  • En Martinique : 23.9

En conclusion

La réponse à la question posée est claire : non, nous ne sommes pas plus sujets aux cancers aux Antilles qu’en métropole, bien au contraire. Seul le cancer de la prostate présente un taux d’incidence très élevé, mais conforme à celui auquel on doit s’attendre compte tenu du facteur de risque génétique connu sur nos territoires.

L’état actuel des études d’évaluation des risques sanitaires ne permet pas pour l’instant d’établir un lien formel entre la présence de chlordécone dans l’organisme, et le développement de cancers de la prostate. Les taux d’incidence constatés en Guadeloupe et en Martinique, bien que très élevés, ne sont pas différents de ceux constatés ailleurs dans le monde, dans les populations originaires d’Afrique subsaharienne.

Néanmoins, comme rappelé plus haut : dans l’attente des résultats des nouvelles études en cours et par mesure de précaution, il est recommandé de limiter au maximum votre exposition en restant attentif à l’origine des produits consommés , et en s’assurant de leur provenance (privilégiez notamment les étales de marchés des filières professionnelles et certifiées).